
L'odeur du jasmin

Parmi mes grands-parents, je n'ai connu que ma grand-mère maternelle, Amalia. J'avais cinq ans à son décès. Un infarctus dans la cuisine de mes parents, lumière crue, tard le soir. D'elle, je n'ai que quelques images, sans rapport les unes aux autres, sans savoir quand les dater.
En 2025, je suis retourné à Muris, dans le Friuli, le village d'où elle est partie. Amalia avait traversé les Alpes en hiver, en chaussons de feutre cousus à la main, pour fuir la famine et passer la frontière. C'est là qu'enfant je suis revenu chaque été, avec elle, puis sans elle. J'y suis retourné cette fois avec ma mère, pour chercher ce qui restait de mon histoire — et tenter de me rapprocher d'elle.
À mon arrivée, une odeur de jasmin. Et avec elle, tout ce que je croyais perdu est revenu. Pas comme un souvenir, plutôt comme une sensation — mais une sensation qui s'ancre, profondément.
Le Tagliamento, ce fleuve sauvage s’étirait à perte de vue, il était notre espace de liberté où l'enfance prenait toute sa place. Puis l'orage montait sans prévenir et il fallait rentrer, vers la maison sombre aux murs épais — mélancolique et rassurante à la fois. Cette maison était au centre de tout. Une vieille demeure d'avant-guerre, rebâtie après le séisme, pleine de trésors. Tant qu'on l'avait, on revenait. La perdre, c'était rompre ce qui me reliait encore à ma grand-mère.
Le village me ressemble dans cette quête. La population a vieilli, beaucoup sont morts, les jeunes sont partis. Le bar, l'épicerie, le marché : tout a fermé, lentement. Muris est figé, presque abandonné, laissé au temps. Nos repères n'existent plus que dans notre mémoire — et la mienne, défaillante, n'existe que dans celle de ma mère.
Revenir, c'était se souvenir et ressentir.
Mais aussi, peut-être, tourner la page.



à Amalia




Muris, Friuli

















Via Leopardi, 14

“Sulla strada dove non vuoi camminare,
non dimenticare che dovrai correre.”
Amalia Candusso